Le théâtre togolais: le spectacle et après?

Image  Avant les années 2000, le théâtre togolais a connu deux règnes: le long règne (1971 – 1998) de Senouvo Agbota Zinsou qui fut pendant plus de vingt-cinq ans le Directeur du Théâtre National du Togo et le règne (1989 – 2000), plus court, des « tractographes »( nom qu’ on doit à Ayayi Togoata APEDO-AMAH, Enseignant- Chercheur à l’Université de Lomé et critique littéraire) à l’instar de Kangni Alem, Sélom Gbanou, Kossi Efoui qui ont apporté au théâtre togolais un sang neuf du point de vue formel et thématique.

Dès les années 2000, l’univers dramatique togolais a enregistré de nouveaux dramaturges. Ces derniers que nous osons appeler dramaturges de la troisième génération, ont émergé grâce à un double héritage fondamental.

  • Le premier héritage est relatif aux œuvres des « tractographe »:  En effet, du point de vue de l’écriture et du contenu, les dramaturges de la troisième génération n’ont pas innové. Ils ont continué et parfois imité l’art dramatique tel que pratiqué par leurs aînés.  Ils prenaient les œuvres de ces derniers comme modèles et instances de légitimation, puisque comme le souligne Ayayi Togoata Apedo-Amah :

« Ils ont reçu l’héritage de leurs ainés, tout comme une forme d’écriture dominante dans laquelle chacun essaie de s’inscrire tout en se forgeant un style personnel […] A la manière d’un phénomène de mode, il fallait imiter ces « tractographes » comme s’il s’agissait d’une garantie de succès. [1]».

  • Le second héritage qu’il convient de relever est l’influence sur ces dramaturges des ateliers et résidences d’écriture ainsi que des festivals notamment le FESTHEF[2]  qui a été un véritable espace d’échanges enrichissants pour tous ces dramaturges des années 2000. Il faut d’ailleurs souligner que les premiers représentants de cette troisième  génération se sont révélés lors de ce festival qui a enregistré, en ces périodes, la participation de  troupes prestigieuses telles que Les  gueules tapées du Sénégal, Ymako  Téatri de Côte d’Ivoire ou encore la compagnie  Wassangari du Benin.

ImageCes dramaturges de la troisième génération, héritiers du renouvellement théâtral des années 90, ont aujourd’hui comme dignes représentants, Rodrigue Norman, Gustave Akpakpo,Richard Lakpassa, Alfa Bawibadi Ramses, Hubert Madôhona Arouna et Roger Atikpo, pour ne citer que ceux-là. Ils ne se définissent pas seulement comme dramaturges, ils ont la particularité d’être à la fois auteurs de textes dramatiques, metteurs en scène et/ou comédiens. Ainsi, parallèlement à sa production dramatique composée, entre autres, de Pour une autre vie[3] et Trans’aheliennes[4], Rodrigue Norman, par exemple, poursuit ses activités de metteur en scène et comme le rappelle  Apedo-Amah :Image

« En 2005, Rodrigue Norman a eu, quant à lui, le privilège de faire la mise en scène de Ndo kéla ou l’initiation avortée du Tchadien Koulsy Lamko pour « Ecritures d’Afrique » au théâtre du vieux colombier, dans le cadre d’une programmation de la Comédie-Française, temple du théâtre français. »[5]

Quant à Gustave Akakpo, il faut signaler que son art a connu une visibilité internationale avec son œuvre Catharsis[6] avec laquelle la Comédie de Saint -Etienne a fait une tournée en France d’octobre 2006 à janvier 2007 et en Afrique en février 2007. En ce qui concerne Hubert Madôhona Arouna,  sa pièce, Larmes de crocodile et sourires de croque-morts[7] a été jouée à cinq reprises : à Lomé, à l’Espace Arema le 22 septembre 2007 ; au FESTHEF le 30 novembre 2007 et trois fois à Niamey au Niger à la deuxième édition du Festival Emergences dirigé par Alfred Dogbé, un Nigérien d’origine togolaise dont on pleure encore la récente disparition. La pièce  est mise en scène par  Arouna lui-même dont l’activité de metteur en scène n’est pas à négliger surtout au sein de sa compagnie Oriki, créée en 2007.

Au-delà de ces précédents exemples, il est à remarquer que la génération actuelle de dramaturges togolais est une génération éminemment dispersée dont les activités – très diversifiées – tendent plutôt vers le spectacle que vers la production de textes dramatiques. De plus en plus, on assiste à l’émergence des serviteurs du texte dramatique, c’est-à-dire ceux qui font du théâtre aux dépens de ceux qui écrivent du théâtre. La scène théâtrale togolaise connait aujourd’hui beaucoup d’activités et de spectacles  avec des structures telles « Escales des Écritures » où on retrouve des dramaturges tels que Jean Kanchébé, Lucien Galley…Mais, malheureusement, on peine à avoir les traces de leurs activités à cause de l’absence de textes dramatiques édités. Si les problèmes d’édition et de diffusion sont réels, il est également évident que tous ces spécialistes que nous venons de citer sont plus tournés vers le spectacle que  vers la production de textes. Dans cette logique,les producteurs de textes dramatiques disparaissent au profit des praticiens du théâtre.

Cette disparition progressive des auteurs de théâtre est encore plus accentuée par le fait que leurs aînés « tratographes » qui continuent l’aventure de l’écriture, à l’instar de Kossi Efoui et Kangni Alem, ne produisent quasiment plus d’œuvres dramatiques.  Leurs activités littéraires ont basculé vers d’autres genres littéraires, notamment le roman, du fait de leur expatriation en Europe, où le genre romanesque assure et confirme leur visibilité internationale.

Ce fonctionnement nouveau de l’univers actuel du théâtre togolais crée un déséquilibre : on observe une absence d’auteurs essentiellement dramatiques et une présence réelle de comédiens et de metteurs en scène de qualité dont  les réalisations sont   appréciées au Togo, en Afrique et en Europe. C’est le cas par exemple d’Alfa Bawibadi Ramsès dont les mises en scène de Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht (au centre culturel français de Lomé) et Rapport pour une académie de Franz Kafka (à Konstanz en Allemagne) respectivement en 2006 et 2009, lui ont conféré une visibilité internationale. Tiraillés entre l’écriture des textes et la pratique des spectacles, les acteurs actuels de l’univers théâtral togolais réussissent davantage la pratique que l’écriture du texte dramatique. Seulement ces praticiens de théâtre mettent très peu leurs talents au service du répertoire théâtral togolais. En effet, les metteurs en scène et les comédiens actuels du Togo ne revisitent quasiment pas le répertoire théâtral togolais. Et pourtant, ce répertoire est riche d’œuvres dramatiques.  Par exemple, lors du festival dénommé « Printemps du théâtre[8] » organisé en mai 2010 à Lomé, on a enregistré une forte présence de praticiens de théâtre togolais comme Danaye Kanlamfei, Marc Agbedjidji, Basile Yawanke et Alfa Ramsès. Malgré cette présence, aucune œuvre dramatique du répertoire togolais – à l’exception de deux textes inédits d’Alfa Ramsès – n’a été mise en scène. Ce paradoxe, né de la présence des praticiens qui ne jouent pas le répertoire togolais, fait qu’aujourd’hui le théâtre togolais n’a plus de mémoire : les spectacles des œuvres théâtrales de Senouvo Agbota Zinsou sont de plus en plus rares. Les pièces de théâtre telles que Récupérations de Kossi Efoui ou  La saga des roisde Kangni Alem ne sont quasiment plus mises en scène. Pourtant ces œuvres peuvent êtres actualisées, puisque le théâtre est renouvelé par la pratique et tout spectacle d’un texte est une relecture qui l’actualise, lui permettant ainsi de vivre.

A défaut donc d’éditer les textes dramatiques, il faut aux acteurs actuels de l’univers théâtral togolais, mettre en scène les œuvres dramatiques du répertoire togolais pour lui éviter la perte totale de mémoire.


[1]Ayayi Togoata APEDO-AMAH, « Le renouveau théâtral au Togo : de l’émergence vers la maturité » in Notre Librairie, N°162, juin-août 2006, pp. 55-56.

[2] Festival de Théâtre de la Fraternité qui s’organise depuis 1993 à Asahoun à 50km au nord-ouest de Lomé.

[3]Rodrigue NORMAN, Pour une autre vie, Lomé, Haho, 2002.

[4] Rodrigue NORMAN, Trans’aheliennes, Carnières, Lansman, 2004.

[5] Ayayi Togoata APEDO-AMAH, op.cit., p. 58.

[6] Gustave AKAKPO, Catharsis, Carnières, Lansman, 2006.

[7] Cette œuvre théâtrale, publiée en 2008 par  les éditions Graines de Pensées de Lomé, a été couronnée par le prix littéraire France-Togo 2008.

[8] Le printemps du théâtre a eu lieu du 19 au 29 mai 2010 au Centre Culturel Français de Lomé.

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