Le « Péché Mignon » de Kangni Alem

Image« L’homme poussa la porte sans faire de bruit. Et toujours aussi discret, il alla s’asseoir sur la chaise branlante en osier tressé posée dans le coin gauche du bureau. Un homme entre deux âges, aux traits fins de berger peul, menton-clou, moustache sauvage à faire se tordre de jalousie un ancien prof de latin, les cheveux gris peignés vers l’arrière. […] C’était l’homme qui avait battu parole. Lui, le grisonnant. Belle voix de ténor de gospel, avec une pointe de mystère dans l’arrière-gorge. […]

–          Je vous présente le commissaire divisionnaire Idriss, dit « Péché Mignon »

–          A la retraite, précisément, rectifia le chanteur de gospel. »  in La Gazelle s’agenouille pour pleurer, Paris, Serpent à Plumes, 2003, p. 121 et p. 124

« Vêtu d’une saharienne blanche, les cheveux gominés gris peignés vers l’arrière, l’homme jouait les élégants sans forcer le trait, tant il était certain de l’être, naturellement. Un gentleman entre deux âges, aux traits fins de pâtre peul, menton pointu comme un clou et la moustache abondante. […]

–          Héloïse, je te présente le commissaire divisionnaire Idriss, dit Péché Mignon

–          A la retraite bientôt, précisa l’intéressé. » in Canailles et charlatans, Paris, Dapper, 2005, pp. 127-128

Un même personnage, mais deux versions de son portrait sous la plume de l’écrivain togolais Kangni Alem. Bien  d’autres écrivains aussi, peut-être  tous ou du moins la majorité, affectionnent cette transhumance d’un ou de plusieurs de leurs personnages d’une œuvre à une autre. On se rappelle à juste titre les personnages de Yacouba ou de  Tiécoura dans maints ouvrages de Kourouma. L’omniprésence de tels personnages témoigne d’une certaine réécriture. Non dans le sens d’une quête d’un idéal d’écriture ou d’une volonté de parfaire le premier geste scriptural, mais plutôt dans la logique d’une mise en scène des menus détails du personnage, pouvant permettre de saisir, par extension, les avatars possibles ou les traits immuables de l’homme pris dans sa singularité aussi bien physique que psychologique. Comme c’est le cas de « Péché Mignon » de Kangni Alem à travers les deux œuvres dont les extraits sont ci-dessus cités. Cette réécriture-là a permis donc à Kangni Alem de revisiter son personnage, de le réexaminer afin d’en discerner les caractères quintessentiels. Et le trait quintessentiel du Commissaire Idriss, dit « Péché Mignon » est de poser des questions. Rien d’étonnant  a priori vu que le personnage est un commissaire, donc formé pour. Seulement la réalité se veut autre, quand la question posée, d’ordre culinaire, trouve sa réponse dans une anecdote dite par le même commissaire :

Image« Vous savez ce qui fait la bonté de la sauce graine ? L’araignée. On dit qu’elle visite la sauce la nuit, au réveil toujours, la sauce devient épaisse et sucrée, merveilleusement gonflée du délicieux pet de l’araignée. Levain naturel, le pet de l’araignée »

Anecdote à lire à la page130 de La Gazelle s’agenouille pour pleurer ou à la page137 de Canailles et charlatans. Dans ces deux œuvres, cette question revêt une double valeur. Du point de vue du personnage, elle lui permet de distraire ou de déstabiliser psychologiquement son vis-à-vis en l’embarquant  vers des horizons insoupçonnés de l’enquête : simple technique de détective ! Du point de vue de l’auteur, cette question permet une digression ludique, une invite adressée au lecteur pour sonder un univers dont la logique diffère du premier récit : technique du suspense.  C’est pour cela que la réponse  à la question se déploie, presqu’instantanément,  en anecdote, anecdote qui se veut poupée, poupée à caresser dans le sens de sa logique particulière mais aussi dans son affiliation avec mère Gigogne.

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8 commentaires sur “Le « Péché Mignon » de Kangni Alem

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  1. Kangni Alem a la « fâcheuse » manie de revisiter ses propres textes. Dans plusieurs de ses écrits, on retrouve des extraits, parfois inchangés. et j’ai été plus d’une fois surprise en reconnaissant des passages ou des personnages.

  2. Si nous avions de ces littéraires je pense les émissions diffusées seront bonnes surtout que les caractères linguistiques et stylistiques y sont. Boss anas t’es bon.

    1. Merci! on a vraiment besoin de promouvoir la littérature!; Actuellement , nous sommes sur un projet d’émission littéraire radiophonique, cher Etienne, si cela t’intéresse, nous sommes ouverts aux propositions!

    1. je pense que tous les mondes sont difficiles. qu’il s’agisse du monde littéraire, du monde scientifique ou autre, l’essentiel est de dépasser, à mon sens, le stade de l’intention pour aller à l’action quelle qu’elle soit!

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