Kamel Daoud entre Camus et Meursault

Meursault, contre-enquête est un  roman de l’Algérien Kamel Daoud sorti en octobre 2013. Roman qui vient rappeler la formule de Robbe-Grillet selon laquelle « l’œuvre d’art, comme le monde, est une forme vivante ». Forme vivante, donc informe, mutante, insaisissable et  inclassable. Cela va à juste titre au narrateur de ce roman : Haroun

Etrange personnage ! Assis dans un bar, lieu où se déploie son récit comme celui de Verre cassé d’Alain Mabanckou, Haroun se raconte à un jeune universitaire. Il dit son monde de marginal dans une Algérie des années 60 où l’Histoire s’écrivait entre maquis, conscience nationale et légitime défense d’une terre longtemps séquestrée par les roumis, les étrangers. On peut bien les imaginer !

Mais plus encore, le récit de Haroun se veut un contre-enquête de l’œuvre de Camus, singulièrement L’étranger.  Le narrateur se présente, en effet, comme le frère de « l’Arabe » tué par Meursault, et a pour ambition de relater sa version de l’histoire sous l’angle, non plus du meurtrier,  mais de celui de la victime. Une logique de contre-pieds des faits et de l’écriture de Camus :

C’est simple : cette histoire devrait donc être réécrite, dans la même langue, mais en commençant par le corps encore vivant, les ruelles qui l’ont mené à sa fin, le prénom de l’Arabe, jusqu’à sa rencontre avec la balle.  p. 19

 Si L’étranger  de Camus étonne par sa simplicité à tous points de vue, le roman de Kamel Daoud charme par sa déconstruction narrative : son personnage va dans tous les sens, se fait maître de longues digressions qui, par endroits, amoindrissent le charme du discours. Mais qui peut demander à un paumé alcoolique d’être charmant ?

Kamel Daoud est un auteur  qui  prend du plaisir à voir son personnage lui échapper, à le voir aller vers son destin de paumé solitaire qui promène sa liberté comme une provocation (p.188). Avec l’artifice littéraire sur sa probable parenté avec un personnage d’un autre livre, le personnage de Kamel Daoud s’octroie le droit de fondre dans le même moule la vie et la fiction de l’auteur de La Peste.

Dans un style qui emprunte à l’aparté sa liberté, son narrateur  verbalise  tout le monde : lui-même, les autres, la société, sa mère et Meursault en tête de liste. Un  intertexte avec Camus, qui joue à flouer les frontières entre le réel et la fiction. Tout un style! Une sorte de palimpseste sur l’absurde  et la solitude de l’humaine condition.

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