Les Saprophytes de Noël Kouagou

ImageNoël Kouagou est Togolais. Né en 1975 à Boukombé, il est docteur en littérature allemande et moderne. Il vit et enseigne en Allemagne comme le signale la quatrième de couverture  de son roman sèchement titré Les Saprophytes (Editions Jets d’Encre, 2012). Dans ce roman, il s’agit d’une histoire d’immigration, pas clandestine mais mesquine à bien des égards. Une histoire d’immigration donc,  avec ce qu’elle charrie habituellement : rêves et ferveurs  d’avant-voyage, misères et désenchantements d’après-voyage. Le tableau est identique dans le roman de Noël Kouagou. Seulement l’angle d’attaque de ce dernier mérite qu’on s’y attarde. L’immigration sous sa plume ne se décline pas dans la logique Afrique-Europe ou Afrique-Etats-Unis. L’auteur nous transporte vers un autre coin du monde : Dubaï !

En effet, Tchéta, l’héroïne du roman, est tombée sur une occasion d’aller travailler comme employée d’hôtel à Dabaï. Visa en poche, elle s’envole pour l’ailleurs qu’elle pense meilleur à son pays natal, un pays d’Afrique que l’auteur s’abstient de nommer. Partie rêveuse, elle arrive là-bas enthousiaste, mais au fil des jours, la désillusion s’installe avec un travail mal rémunéré qui la conduira progressivement dans la prostitution, les réseaux de proxénètes arabes et tout ce qui va avec l’industrie du sexe. Au final le sida !

Sur le fond, le roman de Kouagou est un roman qui porte sa date. L’actualité aidant, on sait le nombre assez important d’Ouest-africains qui vivent l’enfer au Gabon, au Liban et dans d’autres pays de l’Orient. L’immigration en Orient n’étant pas sujet courant dans la littérature africaine, on peut reconnaître à Kouagou son bon écart. Cependant, on ne peut comprendre la globalisation dont fait preuve l’auteur alors qu’il a bien choisit Dubaï comme cadre.

Dans ce roman en effet, c’est très fâcheux  de voir le narrateur toujours insister : « En Europe, en Orient ou quelque part ailleurs ». La littérature africaine  connait déjà des récits – oh ! de très bons récits – d’immigrants d’Europe ou des Etats-Unis, des récits coups de poing aux mirages d’Europe comme par exemple Le ventre de l’Atlantique de la Sénégalaise Fatou Diome ou encore des récits confessions sur les misères de l’immigré en France et aux Etats-Unis comme par exemple dans Un Rêve d’Albatros du Togolais Kangni Alem. La liste est longue, et l’intérêt du roman Les Saprophytes résiderait dans le choix de l’Orient comme théâtre des désastres de l’immigration. On aurait voulu donc que l’exploration de la société orientale par Kouagou ne soit pas juste une incursion qui laisse trop de creux dans son récit. Son narrateur trop démiurge, croit détenir le monopole des extrapolations. Ses focalisations laissent à désirer !

Le récit raconté n’est pas gai quand on voit comment l’héroïne Tchéta doit se saigner pour satisfaire la famille et les amis restés au pays, mais l’émotion trop à fleur de plume et le parti trop pris du narrateur  entraînent  une inflation d’adjectifs qui affaiblit sa posture. Tchéta, l’héroïne, aurait dû être la narratrice de son propre récit, comme dans la dernière partie du roman où le narrateur la laisse écrire une longue lettre à sa maman. Lettre dans laquelle le lecteur se rendra compte que la narration est plus fluide, quoique par endroits, le discours sur les problèmes socio-politiques de l’Afrique peine à être une fiction romanesque.

Si le narrateur de Kouagou est agaçant, son héroïne, elle, est étonnante. Tchéta est un personnage taché d’une grande immaturité. Sa naïveté n’a d’égal que sa générosité. Malgré ses misères d’immigrée, elle porte encore la charge de tous les autres restés au pays. Sa propension à satisfaire rappelle Issaka, le plongeur, l’un des personnages de l’autre Togolais Ayi Hillah dans Mirage. Quand les lueurs s’estompent.

Chez Kouagou, la misère de ceux qui vivent à l’étranger est en grande partie occasionnée par les autres restés au pays. Contre ces derniers, sa révolte est verte, à commencer par le titre même de son roman : Les Saprophytes. Il ne leur trouve aucune excuse et on peut bien le comprendre à voir ce qu’ils demandent à la diaspora. Mais alors, sont-ils réellement coupables, ceux-là? Un simple refus suffirait aux immigrés pour couper court. C’est leur tendance à jouer aux guichets automatiques qui entraîne d’autres mendicités. Plus les donneurs se feront rares, plus les demandeurs se raviseront.  Soit !

Il faut peut-être croire que Les Saprophytes est un titre qui fait référence aux faux culs qui, aujourd’hui, attirent dans leurs filets, par personnes ou par internet interposés,  les jeunes des pays en mal de développement inclusif. L’exemple du patron de Tchéta: Geiselnehmer.  Ce dernier,  proxénète bien habillé par son statut de responsable d’hôtel, a exploité l’héroïne dans tous les sens, elle qui était décrite comme « une beauté angélique, un pont arrière imposant, des seins spirituels » (p. 19), s’est retrouvée flasque et agonisante dans une société dubaïote qui l’a entièrement consumée.

D’ailleurs, à bien y regarder, le roman de Kouagou est un récit qui pleure la déchéance d’une beauté féminine. Déchéance psychologique d’abord avec une Tchéta innocente, devenue vaniteuse avec son visa pour  Dubaï et qu’on retrouve déprimée et déplorable dans une piaule isolée loin des merveilles qu’elle imaginait. Déchéance corporelle ensuite avec la chair qui cède progressivement face à l’usure de l’immigration, face aux exploitations sexuelles qui ont fini par avoir  raison de toute la personne.

Tout le récit reste donc axé sur Tchéta, les autres personnages sont évanescents. Le narrateur, en mal de techniques, a laissé oisifs certains protagonistes de son œuvre. Pourtant bien de personnages étaient prétextes à récit : Nathalie, Evelyne, Germaine et Mélanie. Ce groupe de personnages féminins présentés par l’auteur comme des Africaines vivant à Dubaï avant l’arrivée de l’héroïne, auraient pu servir à une profonde exploration de cette société. Hélas ! Le romancier les introduit et les laisse sans grands rôles dans le récit. On en vient à douter même de leur réelle importance. Ce qui affaiblit davantage l’intrigue  déjà portée par une écriture réaliste à souhait, mais trop juste.

La plume de Kouagou n’est pas colorée. A l’image de Dubaï, on aurait souhaité une écriture feu d’artifice pour décrire la misère dans ces villes débout comme dirait Céline de New-York. Son écriture littérale a empêché  la dédramatisation et la distance suffisante pour sa fiction narrative. Le réel est déjà insupportable pour beaucoup, alors, que l’œuvre littéraire, par l’alchimie de la langue, lui substitue une réalité autre pour nous permettre de supporter nos démons ! A suivre !

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