Jean-Jacques Séwanou Dabla et son mal du monde

téléchargementDans son œuvre, Pour équarrir l’absolu, le poète québécois  Denuis Saint-Yves souhaitait une poésie de la lisibilité universelle, des hommes et du temps qui passe. Un souhait qui, aujourd’hui,  sonne comme un hommage rendu à Malmonde, le dernier recueil en date du poète togolais Jean-Jacques Séwanou Dabla. Si ce dernier est  un homme discret, son discours littéraire, lui, ne passe pas inaperçu. Dans son cinquième recueil sorti en mars dernier, sa plume rencontre, en effet, le monde, l’homme et le temps dans ce qu’ils ont à la fois de constructif et de destructif. De cette rencontre, émergent les problématiques essentielles de cette œuvre.

On voit d’abord le poète réfléchir à la définition même de la poésie et son importance dans ce monde où le capitalisme est roi. Comment concevoir l’art poétique dans ce monde-là ? Certainement comme une signature de mots-cris, de paroles crues, de mots cuits et recuits, de mots d’ordre

Qui refusent d’obéir

Ou mots de la fin

Qui n’en finissent pas de finir

Le long cri hirsute pierre lancée

Contre le malmonde, p. 12

La vision poétique de Dabla se révèle donc aux lecteurs comme une pierre lancée aux dérives de notre monde. La question de l’engagement a déjà fait couler beaucoup d’encre et de salive. Et nous savons que les mots peuvent être des armes miraculeuses. Mais que peut une pierre – si nous suivons la métaphore de Dabla – devant la foultitude de nos maux ? Difficile de répondre ! Si difficile qu’en viennent à désespérer des poètes tel un Rimbaud, comme le souligne Dabla lui-même, larguant les amarres de la Poésie/ Au profit du négoce (p. 29)  ou à l’instar de l’immense poète français de la seconde moitié du 20ème  siècle, Eugène Guillevic qui, dans son Art poétique, s’interroge :

A quoi ça sert

D’avoir tant écrit sur eux ?

A Guillevic, Dabla emprunte l’interrogation et apporte des éléments de réponse :

A quoi ça sert dis-tu comme un désespoir

Comme un pied au bord de la falaise

Dessus des flots tumultueux

 Ça sert à fixer le réel

Tel au mur du salon un tableau

Qui parle aux yeux et aux cœurs.

Ça sert à inscrire ferme le réel

À la face du temps sourd…, p.23

 

Ça sert à laisser des pierres Petit Poucet

Aux neveux aux enfants…

Qu’ils sachent le chemin de nos défaites

La voie royale de nos luttes

Les sentiers broussailleux des renoncements

Et qu’ils s’inventent une route claire

Dans la forêt de la vie

Entre les ogres et les fées, p. 24

La réponse de Dabla, tout une poésie ! Des vers  d’une simplicité et d’une profondeur étonnantes. Des vers ciselés par une main qui maîtrise la chose poétique, par un artiste qui  pense l’écriture comme devoir de mémoire, comme conscience qui appelle d’autres consciences dans la logique sartrienne. Il pense aussi le poète comme témoin de son temps, comme l’homme capable d’écrire la grammaire de la misère (p. 31) et les vents de liberté (p. 61) de son époque. Le tout dans une démarche artistique qui songe aux yeux et au cœur, une démarche qui rapproche le poète, à tous points de vue, d’un peintre offrant un regard sur le réel et une projection dans le futur. Ce qu’il faut donc remarquer dans la vision poétique de Dabla, c’est son rapport au temps, un rapport tourné vers l’avenir qu’il faut bâtir dans le compte des frais payés par le présent. De quoi permettre à la postérité de s’inventer un monde autre, plus apaisé peut-être !

On voit ensuite le poète s’investir davantage dans le lyrisme qu’on lui connait. A ce niveau, son rapport au temps est un rapport plutôt rétrospectif. Le  poète togolais  se fait très Lamartine, tant son ton lyrique appelle le passé, l’espace, la distance,  la nostalgie, les regrets. Son lyrisme ne vit pas le présent, il pleure le passé. Les souvenirs deviennent alors vie, tenaces comme un hoquet qui fait remonter des figures importantes (la famille, les amis…), des espaces inoubliables comme son Togo natal, des périodes clés comme l’enfance et la jeunesse que le poète rend d’un ton à la fois nostalgique, enjoué et ironique :

Je me souviens

« Jacques viens voir comment tailler coco

À toi maintenant », p.54

Je me souviens

Toi jouant le prof

Siégeant sur ton antique grammaire française…, p.55

L’abondance des souvenirs chez l’auteur se justifie par un présent de solitude. Au fil des pages de ce recueil, Malmonde, le « je » poétique de Dabla réfléchit à la notion de solitude. Elle est associée à l’exil et revêt une connotation négative sous la plume de Dabla. Elle crée une marginalité visible dans laquelle l’exilé se débat entre rêves, illusions et réalités du nouvel espace. Le poète écrit :

Et ma garde d’airain toute neuve chancèle

Démantelée

Mon regard torve s’allume de vérité

Il comprend

L’épaisse solitude qui alourdit cette foule internationale

Sa voix sommeille au sommet d’un silence magistral, p. 98

Au fond, Malmonde est un recueil sur la condition humaine, sur la vie de tous ceux qui sont entre deux eaux. De tous ceux dont la vie est devenue errances au propre comme au figuré, errances entre l’ici et là-bas, l’ailleurs et le pays natal. Est-il possible de trouver un équilibre entre les deux ? Voilà une question qu’on se pose  en lisant Malmonde. Cela devient un ténébreux orage comme dirait Baudelaire de sa jeunesse. Chez Dabla, c’est toute la vie qui est prise en compte, c’est elle qu’il faut ajuster sur deux piliers – la terre natale et l’ailleurs – tout en supportant les feux et les orages de la marche du monde.  Il est facile de trouver les supports, mais l’équilibre est sans cesse repensé. Et les hommes demeurent toujours des êtres à la recherche de cet équilibre-là comme c’est le cas pour le poète qui conclut :09dabla

Quelque part dans le sud

Il y a Togoville

Qui dort sa vie depuis trois siècles

Balayé par le vent du Nord

Il y a Mayenne

À l’allure de phare dans ma tempête, p. 86

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