Pour Kossi Souley Gbéto, éternellement

10423926_1607066176218253_2983099738271947828_nÀ l’université de Lomé, je désertais les cours qui commençaient à midi ou à 13 heures. Un jour pourtant, je suis resté. Vous êtes entré, monsieur Kossi Souley Gbéto. Mine paisible, bras chargés de deux sacs, tête remplie de littérature que vous tenez à nous transmettre. À la fin de ce premier cours, je vous ai approché sans vraiment savoir pourquoi. Timidement, j’ai bafouillé un « re-bonjour » et vous ai demandé – à dire vrai c’était pour dire quelque chose – conseils pour un étudiant inscrit en lettres modernes. Vous m’avez invité à vous suivre. Nous avons marché à l’ombre des arbres, vers l’une des sorties de l’université, qui donnent sur le boulevard. Marchant, il me fallait faire trois pas quand vous en faisiez un. Cinq ans plus tard, dans un centre culturel, nous avons ri de ce souvenir, parlé de cette première rencontre où j’ai découvert votre Congo littéraire… Vous étiez lecteur assidu et passionné de Sony Labou Tansi. Le Congolais et sa métaphore du vide m’habitent aujourd’hui grâce à votre phrasé si engagé !
Ce jour-là donc, nous avons marché à l’ombre des arbres. Combien de temps, combien de mètres ou de kilomètres ? Je ne m’en souviens plus, même pas de l’heure et des conditions de notre séparation. J’étais occupé à méditer une phrase que vous avez dite sans grande insistance. Oh ! en bon pédagogue et spécialiste de la littérature, vous saviez pertinemment qu’elle ne passerait pas inaperçue, cette phrase. « Les lettrés modernes, disiez-vous, travaillent à devenir lecteurs ».
Un auteur français que je lisais à l’époque, disait que les verbes « aimer » et « lire », ne supportent pas l’injonction. J’ai fait le lien avec votre phrase. C’était fascinant, la subtilité par laquelle vous avez formulé l’exigence de lecture sans le traditionnel « il faut ». Cher Gbéto, mon très cher prof, merci ! Grâce à vous, je travaille à devenir lecteur.
Lecteur de Sony Labou Tansi, de Sylvain Bemba et autres « rêves portatifs ». Merci de m’avoir introduit à ces univers à la fois inquiétants et apaisants. Les rencontres furent nombreuses. Les souvenirs sont abondants.
gbetoJe vous revois en plein amphi, les gestes haut en couleurs, parler de la littérature africaine sous l’angle des « nouvelles écritures » ; j’étais votre étudiant. Je vous revois aussi insister sur les notions de sens et de symbole dans le texte littéraire ; j’étais « auditeur libre » quand vous enseigniez l’écrivain togolais Claude Assiobo Tis, l’auteur de L’amour et le sang (Lomé, éd. Awoudy, 2014). Je vous revois enfin conférencier, modérateur ou présentateur lors de diverses manifestations littéraires dans la capitale de ce Togo nôtre. Au hasard d’une de ces rencontres littéraires, je vous avais plaisanté en parlant de vos deux sacs qui devaient contenir des manuscrits. Deux années plus tard, parurent votre essai titré Littérature : fonctions, rapports media et public (Edilivre, 2014) et votre recueil de poèmes Pleurs écarlates (Lomé, éd. Awoudy, 2014). En Août dernier, dans les locaux de la télévision nationale togolaise, nous avons échangé quelques phrases sur la littérature togolaise et sur le recueil de poésie que vous venez de publier. Promesse était faite qu’on en reparle davantage…arton1283-5ec61
À l’heure où le glas a sonné, que devient notre promesse ? Comment la tenir ? Digne. Par-delà le deuil, le choc. Cher Gbéto, la promesse de nous revoir, je la reformule aujourd’hui dans la lecture (ce dialogue permanent !) de vos vers emprunts de spiritualités où tout commence comme un « beau songe de cristal (…)/En quête de senteurs de l’hysope et de l’encens ».
C’est de tous connu que l’homme est de terre, mais « La terre qui cède peut-elle encore produire des fruits », écriviez-vous. Oui Poète, elle produit des fruits, des « miasmes morbides », un monde dans lequel nous faisons « fausse route », où le « Bébé/Né trompé » découvre la vie « au bout du fusil » et « Les seins (de sa mère) orientés vers les voisins ».
Vous, en bon artiste, vous avez compris que la réponse à cette terre qui « baigne dans le noir » se trouve dans le motif de l’élévation. Votre poésie le convoque pour chanter des voies autres qui mènent vers la sphère baudelairienne, étoilée. Votre poésie l’invoque, ce motif de l’élévation, « Pour accéder à l’extase du paradis » qui passe par la fin du corps. Que ne donnerait-on pas pour que tout cela reste au figuré ?
Hélas ! la fin du corps, elle, ne nous offre que le sens propre, le chemin étroit, l’exclusivité dans toute sa tyrannie. On sait pourtant qu’elle est inscrite déjà dans la naissance, mais chaque fois qu’elle advient, il y a quelque chose d’ineffable qui nous vide les tripes ! Chacun essaie alors de se rassurer d’une manière ou d’une autre. Moi je me réfugie dans la littérature…

11231031_10207137436259521_7279235098872036417_nVoilà pourquoi, cher Gbéto, cher prof, cher Poète, voilà pourquoi quand on m’a annoncé votre départ, j’ai repris vos Pleurs écarlates. J’ai lu, relu le recueil tout en résistant à l’émotion que porte le titre. À l’heure de refermer votre livre, cher Poète, je vous dis : « Sachez que nous comprenons très bien que votre œuvre soit désormais notre réconfort. Sachez aussi qu’à l’idée de l’absence d’une certaine présence à laquelle nous nous étions familiarisés, sachez qu’à cette idée-là, notre cœur a du mal à s’y faire et nous restons là face aux mystères de la nature, las comme des dieux disqualifiés. Mais cela n’engage que nous les vivants, n’est-ce pas ? Vous avez raison, le temps pour vous est désormais celui du repos, REP donc !

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13 commentaires sur “Pour Kossi Souley Gbéto, éternellement

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  1. Difficile d ‘en croire que ce gd littéraire,a l’instar de Lawson est parti.oui il est parti de corps car il ns a fascine ds sa formation q son image spirituelle ns est grave son savoir littéraire encre et sa compassion partagée.
    Cher Gbeto nos pleurs sont ecarlates

  2. Grand frère Anas votre texte reflète très bien le sentiment de quelqu’un qui connait et qui a partagé de bons moments avec mon cher professeur qui est devenu par la force des choses mon parrain dès le premier jour qu’il a vu un de mes textes. je ne cesserais jamais d’honorer la mémoire de mon papa littéraire. il a fait de moi ce que je suis aujourd’hui dès que je suis rentrer au département. j’ai composé un texte en son honneur que j’ai lu pour l’accompagner dans sa dernière. je vais essayé de vous envoyez la version numérique. Merci

      1. Mr Anas je vien delir le texte et xe vraiment émouvant.《il me faillait trois pas quand il en fesait un》 cela m’ai aussi bien arrivé.merci pour xe vibrant temoignage. Komi Baudouin GBETO

  3. Voilà encore un des cerveaux des départements de Lettres modernes des Universités du Togo qui s’en est allé, le Professeur Kossi Souley Gbéto. Je ne l’ai pas connu personnellement, mais ses étudiants, nos frères cadets, ont toujours vanté ses talents de communicateur et d’écrivain. Faute pour les autorités de nos institutions d’enseignement supérieur, de leur décerner, de leur vivant, des distinctions honorifiques en reconnaissance de leurs mérites pédagogiques, leurs anciens disciples s’efforcent de le faire à leur manière et même mieux que les hommages singuliers et hypocrites auxquels on assiste dans l’auditorium de l’université de Lomé. Mon frère Anas, merci pour ce beau texte en hommage à ton professeur. Paix à son âme.

  4. Voilà encore un des cerveaux des départements de Lettres modernes des Universités du Togo qui s’en est allé, le Professeur Kossi Souley Gbéto. Je ne l’ai pas connu personnellement, mais ses étudiants, nos frères cadets, ont toujours vanté ses talents de communicateur et d’écrivain. Faute pour les autorités de nos institutions d’enseignement supérieur, de leur décerner, de leur vivant, des distinctions honorifiques en reconnaissance de leurs mérites pédagogiques, leurs anciens disciples s’efforcent de le faire à leur manière et même mieux que les hommages singuliers et hypocrites auxquels on assiste dans l’auditorium de l’université de Lomé. Mon frère Anas, merci pour ce beau texte en hommage à ton professeur. Paix à son âme.

  5. J’avoue que j’ai eu du mal à le croire. C’est une grande perte pour nous!
    Va, ainé, tes pleurs resterons dans les mémoires comme autant d’étoiles impérissables.

  6. quand dieu dit oui qui peut dire non? la trompette a retenti et il s’en ehst alle que tes oeuvres t’accompagnent.prof gbeto dans la gloire de l eternel vous continuerez la- bas la litterature avec lawson body et amela .soyez heureux la- bas.

  7. Il a semé,il n’a pas encore recolté.pourtant il est parti sans même un au revoir.colère,tristesse,désolation et peine sont nôtres maintenant

    1. Sur ces hauteurs littéraires
      Des aèdes à la bouche sale sont partis
      Lawson-Body et Gbéto si tendrement aimés
      Dans leur vie comme dans leur mort
      Ils n’ont pas été séparés
      Nos coeurs meurent à cause de vous
      Mais vos plumes nous font renaître
      Anas ne pleure pas…

      Raphaël-Marie HOUNSROU, Rédacteur à togomag

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