Liliona Quarmyne : Une danseuse au langage historique

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Image The Coast

Écrire sur la danse – du moins laisser par écrit mes impressions sur ce type de performance artistique – m’a toujours été difficile jusqu’à hier soir (le 9 mars 2017). Il sonnait 18h quand j’ai quitté la maison, décidé de marcher en confiant mes sens à l’extérieur. La nature hivernale hésitait entre la neige, la pluie et le vent. Mais elle était fidèle à une chose : le froid. J’ai longé la rue à pas lents, ayant une heure à dépenser avant l’évènement pour lequel je suis sorti de mon nid si douillet. L’université Saint Francis Xavier (Antigonish, Canada) organisait, dans le cadre des activités mettant en réflexions les droits des femmes, une causerie-débat sur les défis des femmes noires en terre canadienne.

J’y allais donc pour écouter trois femmes mettre en perspectives l’histoire des femmes ou plutôt l’histoire du monde tout court puisque la femme est le monde, n’en déplaise au mâle qui boude.

Mais j’y allais aussi et surtout pour rencontrer un art. La première partie de la soirée est, en effeTide-Liliona-Quarmyne-1-e1436876024493t, consacrée à une performance chorégraphique assurée par Liliona Quarmyne.

Liliona Quarmyne est une danseuse et chorégraphe professionnelle d’origine ghanéenne. À lire le titre si poétique de sa performance – Women, Walking, on se met en route pour ne pas se faire conter l’évènement !

J’arrive à l’université. Le Dennis Hall, la salle retenue pour l’évènement, est organisé en un  cercle dont le centre est laissé libre pour la danseuse. L’ambiance y est joviale et me ramène le souvenir du théâtre traditionnel où les spectateurs en haies communient avec les acteurs. La soirée démarre. Et nous voilà invités dans un univers particulier, celui de Liliona Quarmyne.

Pied droit tendu vers l’avant. Corps incliné délicatement vers l’arrière. Un bras bien levé. Et le regard qui perce le haut comme une transcendance incarnée. Telle est l’ouverture exécutée par Liliona Quarmyne. Cette posture introductive fut, pour moi, si impressionnante qu’elle réanima instantanément le goût de l’immortalité que la danse provoque en moi. Je regardais avec plaisir et révélation l’artiste prendre possession de l’espace et du temps. Ses gestes, sa dynamique corporelle et l’expression si vivante de son visage sont accompagnés par une atmosphère musicale originalement orchestrée uniquement de voix de femmes qui laissent tomber dans nos oreilles des parts de vies et de résistances de femmes noires en terre américaine. L’idée de ces voix mises en relation avec les différentes figures de dance exécutées par l’artiste, cette idée-là est tout simplement brillante. Elle plonge le spectateur dans la mémoire du monde, dans une sorte de narration des hauts et des bas de la condition féminine, notamment noire. Et lorsque la danseuse, accompagnée de ces voix, effectue des tours ondoyants dans son cercle de performance, ses bras se déploient en direction du spectateur comme pour dire à celui-ci : je t’offre un pays neuf où le passé et les morts ont cicatrisé les blessures. Le spectateur reçoit l’invitation grâce à l’assurance des gestes de la danseuse, mais aussi grâce à son souffle et son regard qui, pendant toute la performance, me renvoient à la parole de l’immense poète Césaire : « Je me dirais à moi-même : « Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… » ».

Regarder la performance de Liliona Quarmyne me fait réaliser que la danse n’est donc pas que spectacle. Elle est la vie où on ne garde pas les bras croisés. Elle est le langage de l’Histoire quand les gestes de l’artiste épousent l’espace et le temps pour exorciser les peurs, les frustrations, les malentendus et les injustices. Exécutant plusieurs figures qui vont de la femme tendre à la femme combative, de la femme mésestimée à la femme victime de violence, la créatrice de Women, Walking  nous représente la part essentielle de l’humanité : l’audace et l’espoir féminins qui maintiennent encore debout notre monde.

J’ai quitté la salle de l’évènement avec peu de choses de la causerie-débat, mais avec beaucoup d’images à méditer grâce à la performance de Liliona. Les écrivains m’ont appris que le corps est moins connoté que les mots. Peut-être que l’expression de ce corps par la danse, si cette dernière est bien inspirée comme Women, Walking, pourrait nous sortir du piège des races par lequel les humains se tiennent en suspicion.

C’est avec cet espoir que j’ai refait la route vers la maison. Convaincu désormais que la danse est un langage historique qui pose la question. Simple. Direct : quand tu me parles, qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

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Un commentaire sur “Liliona Quarmyne : Une danseuse au langage historique

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  1. Merci pour cette invite à lire la danse différemment.. . Mais l’intérêt doit tenir de l’artiste elle même et de son…projet

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